travail

Lost in translation

« 60 ans, il faut te l’ dire en quelle langue ?! » Parmi ce que j’ai pu lire de slogans dans la mobilisation pour le retrait du projet de loi sur la réforme du système de retraite, celui-ci.

« 60 ans, il faut te l’ dire en quelle langue ?! »

Plus troublant qu’il y paraît, ce slogan aux faux airs d’impertinence populaire,  car il est bien plus qu’une insulte doublée d’une manifestation d’autorité (sous-entendant: vous êtes sourds, quand est-ce que vous allez comprendre, etc.).

On peut en effet parler négociation, rapprochement des points de vue, cohérence conjointement travaillée (quoique inexistante ici) d’une vision ensemble planifiée du devenir démographique, économique et social de notre pays… Sur les retraites, par-delà tout ce qui est écrit déjà, il me frappe que s’opposent en réalité comme au détour, dans les idéologies mises en scène, deux approches inconciliables du travail, inconciliables car trop ancrées dans nos chairs quotidiennes respectives, nos mémoires sociales, nos espoirs de castes, nos biographies personnelles, nos souffrances et affects les plus intimes : bref, deux langues distinctes pour le raconter et le dire.

« 60 ans, il faut te l’ dire en quelle langue ?! » A 60 ans, la quille, le droit d’entamer une nouvelle vie, de se reconstruire sur des valeurs et des activités autres, MAIS AUSSI tout autant… de justifier ainsi rétro-activement son parcours, de valider le choix constamment réaffirmé – cette autorisation donnée à soi-même – de supporter sans rechigner toutes ces années de salariat répétitives, souvent frustrantes, parfois malheureuses, et néanmoins investies d’émotions, de sympathies, de projets, d’espoir, de participation, etc. Une vie de travail aimée ou supportée, supportée et aimée, à la seule condition de pouvoir en faire un jour le bilan et la solder à une date donnée, méritoire, méritée.

Bref, changer la date de sortie, c’est changer tout le contrat qu’une partie majoritaire des travailleurs passe avec soi-même et sur lequel repose le fragile équilibre de son investissement dans le travail, avec toutes ses contradictions incluses et ses amertumes refoulées. Se faire imposer un changement de cette date à son détriment et d’autorité, il y a là un vol et un leurre qui remettent en cause le contrat secret qui permet l’équilibre de chacun et sa construction intime dans le travail, par lui ou en dépit de lui. Encore faut-il, pour comprendre ce message, en connaître la langue, qui le porte :  un véritable système linguistique, un monde en soi, fait d’un vocabulaire, d’une grammaire,  d’exceptions, de traditions orales et collectives…

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