formation

L’enseignant et ses Jivaros

L’interview de Philippe Descola parue dans Le Point hier est éblouissante. Philippe Descola est titulaire de la chaire d’anthropologie au Collège de France, chaire rebaptisée par lui « Anthropologie de la nature », et il est spécialiste notamment des Jivaros. Dans l’interview, Descola distingue avec passion quatre grandes familles de pensée humaine : 

dualiste, analogique, animiste, totémique

Les catégories de Philippe Descola s’appliquent parfaitement, me semble-t-il, à la salle de classe et à l’acte d’enseigner… toutes à la fois ! Voici mon interprétation libre de prof. Clin d’œil.


Dualiste

Dualiste : il y a le professeur, et il y a les élèves. L’enjeu de la distinction, radicale, se nourrit du principe de l’autorité magistrale : La salle de classe est d’abord dualiste.


Analogique

Analogique : le professeur enseigne par l’exemple. Des correspondances s’établissent ainsi entre son comportement et ceux des élèves. En pensée analogique, ces correspondances peuvent tout à fait être subordonnées à une vision hiérarchisée : « singularités reliées entre elles et ordonnées par un dispositif de correspondances » (Philippe Descola). Décrire les élèves comme des « singularités » est assez drôle, je marche. De là à penser que nous enseignons par l’exemple, nous avons beau savoir que c’est vrai, que ça marche, que nous le voulons, les traces effectives de réussite de cet analogisme-là sont souvent faiblement perceptibles, – il faut tout notre optimisme et notre ferveur d’enseignants pour y croire… Nous aurions bien besoin de toute une équipe d’anthropologues avec nous sur le terrain de temps à autre !


Animiste : chacun est doté d’un corps particulier lié à une histoire et un environnement immédiat en propre, – un corps ainsi fortement présent et distinct de la société autrement abstraite que nous partageons. Cette hétérogénéité entre le corps particulier et la société abstraite génère en chacun de nous un regard et un mode d’appréhension du monde qui nous sont uniques, – définitivement irréductibles ainsi notamment à la visée pédagogique homogénéisante (établie dans le but de « faire société »). Cependant, dans le même temps et de manière apparemment paradoxale, indique Philippe Descola, les intériorités respectives sont perméables les unes aux autres par des biais que l’Occident tendrait à décrire comme magiques. Peut-être, mais les profs sont au-dessus de ça, et ne voient rien de magique à la perméabilité des élèves entre eux ! Plus sérieusement, il s’agirait dès lors pour l’enseignant de faire – bien – communiquer entre eux ces mondes personnels propres aux élèves, et d’accepter d’abord l’existence de fait et de cette réalité et de cette communication, qui passe par ce que des dualistes caricaturaux appelleraient peut-être de l’irrationnel, de l’incongru, de l’inadmissible, du hors-propos, du hors-limite, de l’indiscipline, de l’esprit de corps tourné vers l’obstruction, de la résistance… Il nous faut contribuer à façonner le groupe sur la base de valeurs positives et d’une réflexivité forte sur les processus en cours, – non le brimer ou tenter de le dissoudre. Diviser pour régner est scandaleux mais aussi, nous enseigne au passage ici Descola, absurde et voué à l’échec !


Totémique : les totems de Descola transposés à l’enseignement, eh bien, ce pourrait être… les savoir-faire, savoirs et compétences à acquérir ! Pour Philippe Descola, le totémisme « consiste à regrouper humains et non-humains partageant les mêmes propriétés au sein d’un même groupe. Chaque totem représente en quelque sorte une caractéristique de comportement qui peut correspondre aussi bien à l’homme qu’à l’animal. Vous avez par exemple le totem de l’agilité, celui de la paresse… » Totems idolâtrés, cela va sans dire, – quand au prof, il rêve déjà de jeunes sioux dansant en rond autour de totems… Il y aurait l’art de commenter un document, analyser un graphique, calculer une intégrale, savoir exprimer ses pensées complexes dans une langue étrangère… Il y aurait aussi le fort en algèbre, l’incollable steampunk sur l’industrie de l’ère victorienne, le poète-rappeur, la spécialiste de l’exposé PowerPoint avec bande son, les surdoués de la boulette de papier volante ou du retard acceptable…

La salle de classe est décidément un lieu fabuleux !

Photos : Sasin Tipchai