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Emplois d’avenir : aiguillages et arbitrages

016552fb0a6f8c7159240af25b52415ba0bb846d4bLes emplois d’avenir Hollande auront un impact réellement positif si la double perspective de stabilisation dans l’emploi et de qualification est au rendez-vous, comme espéré par le gouvernement.

La mise en place de ce dispositif destiné aux jeunes chômeurs de faible qualification constituait une importante promesse de campagne du candidat Hollande. Le projet de loi portant création des nouveaux « contrats d’avenir » sera présenté au Conseil des ministres du 29 août (pour une présentation synthétique utile, voir ici). Voilà qui fait l’évènement en cette rentrée, suite à divers faits et décisions porteurs déjà de changement dans la sphère de l’emploi: démarrage en trombe du ministère du Redressement productif dirigé par Arnaud Montebourg, création de postes dans plusieurs ministères, suppression de la loi Tepa concernant l’exonération des heures supplémentaires. On attend encore notamment l’autre mesure phare annoncée que constitueront les contrats de génération (nous y reviendrons en temps voulu). Avec les « contrats d’avenir », voici en tout cas se profiler une loi dont il est espéré particulièrement, selon les mots du ministre Michel Sapin, qu’elle remédie en urgence au désarroi de nombreuses familles.

Le parallèle est fait un peu partout avec la célèbre formule passée des « emplois-jeunes ». Rien d’étonnant. Le dispositif de ces emplois avait marqué en son temps le gouvernement Jospin de 1997 à 2002, – bref, le dernier gouvernement socialiste en France, à ses débuts, sous le ministère du Travail et de la Solidarité dirigé par Martine Aubry.

Toutefois, comme le font remarquer divers commentateurs, la période n’est plus la même: la tendance à la reprise économique d’hier n’est pas la menace de récession d’aujourd’hui. Conséquence négative en 1997-2002: les jeunes les plus diplômés ont bénéficié au final de la formule probablement à leur relatif désavantage, s’enfermant dans des contrats moins payés et moins porteurs de débouchés que ce qu’ils auraient pu obtenir ailleurs; surtout, par effet d’éviction, l’embauche de ces jeunes diplômés – voire surqualifiés – s’était faite alors au détriment avéré des moins qualifiés, – qui devaient pourtant être les premiers bénéficiaires des fameux « emplois-jeunes ».

Cette fois-ci, le contrat s’adressera en revanche expressément aux moins qualifiés (bien qu’une incertitude demeure, le ministre de l’Education Vincent Peillon souhaitant créer des emplois complémentaires dans son secteur, – on parle de 30 000 « pré-recrutements d’enseignants » – ce qui présuppose un niveau minimum de diplôme)…

Cependant, le contexte économique préoccupant d’aujourd’hui et la focalisation accentuée sur la dette publique sont porteurs de leurs propres complications: il pourrait être financièrement difficile aux collectivités territoriales et aux entreprises publiques, a fortiori aux ministères, de recruter malgré l’offre gouvernementale. Il est intéressant de lire à ce propos, sous la signature du Centre d’analyse stratégique (CAS), une introduction à un rapport de janvier intitulé de manière intéressante Les secteurs de la nouvelle croissance. Le CAS notait: « les secteurs d’utilité collective ou liés à la personne (qui) répondent à des besoins structurels et sont le reflet de nos préférences collectives au travers des transferts publics dont ils font l’objet (…) seront eux aussi soumis à une plus grande variabilité du fait des restrictions budgétaires imposées par l’endettement des États ».

Où créer ces emplois?

Le Centre d’analyse stratégique prévoit un besoin de 700 à 850 000 emplois à créer dans les prochaines années pour répondre aux nouveaux besoins. Des secteurs comme la comptabilité, le commerce, le social et l’insertion, l’industrie, l’informatique, restent demandeurs et résistent à la crise, analyse pour sa part le Conservatoire national des Arts et Métiers (CAS et CNAM ont débattu le 24/08 sur France Inter). Notamment, les besoins liés aux nouveaux «métiers de l’environnement » concernent autant les nouveaux « métiers verts » à proprement parler que le « verdissement » des métiers industriels existants. Quant au besoin en services à la personne, il demeure explicitement prégnant…

Environnement et services aux personnes : ce sont là deux secteurs particulièrement courtisés par les initiateurs de la nouvelle formule des emplois d’avenir. Le Centre d’analyse stratégique rappelait justement dans son introduction synthétique du rapport cité précédemment que certains secteurs « doivent faire l’objet d’une attention particulière non seulement parce qu’ils constituent des moteurs essentiels de notre économie à moyen et long terme, mais aussi parce qu’ils sont particulièrement vulnérables à la concurrence internationale comme aux conditions de financement. » Voilà donc de quoi justifier doublement l’investissement public!

Autrement dit: outre l’enjeu de cohésion sociale et d’insertion auquel il entreprend de répondre avec les « contrats d’avenir », le gouvernement souhaite en même temps créer des emplois qui contribuent à la croissance en répondant à des besoins économiques et de société auxquels le marché n’a pas satisfait. Positionner sous cet angle les « contrats d’avenir » aurait en outre ici un avantage supplémentaire: les rendre porteurs de leur propre pérennité en germe… en tout cas si le marché, ou le marché ensemble avec les pouvoirs publics, trouvent moyen et intérêt de prendre le relai financier à terme.

Cependant, deux points compliquent ici cette perspective: d’une part celle de la mise en place effective d’une ingénierie innovante sur des secteurs en création ou mutation; d’autre part la question spécifique incluse des qualifications correspondantes. N’oublions pas enfin que le champ est restreint: le projet de loi prévoit la création de ces emplois essentiellement dans le secteur public et non-marchand.

 Ingénierie complexe.

Entre gestion sociale du chômage, rendue très vivace par la détérioration régulière sur le marché de l’emploi (augmentation constante du chômage depuis 14 mois), et réponse dynamique porteuse de croissance en adéquation avec les nouveaux besoins, – la voie s’est toujours révélée ardue. Martine Aubry avait eu un projet autrefois ambitieux pour les emplois-jeunes, dont 350 000 devaient être initialement créés dans le secteur privé, en plus des 350 000 prévus côté public et économie non-marchande (ce dernier chiffre ayant été au final globalement bien tenu, pour des bilans somme toute positifs en termes notamment d’insertion durable sur le marché du travail). Elle espérait en effet monter à cette occasion une ingénierie sociale et financière décentralisée, impliquant tous les acteurs concernés, pour répondre à « de nouveaux besoins » et créer une offre structurante pour l’économie, porteuse de sa propre solvabilité à terme. Des rapports et travaux de réflexion, y compris côté patronal, tel le rapport de Jean-Paul Bailly (alors président de la RATP) au Conseil économique et social sur « les emplois de proximité », contribuaient à un état d’esprit où économique et social, croissance et lutte contre le chômage, structuration de nouveaux métiers et aide à la jeunesse, étaient prévus pour aller de pair dans le projet gouvernemental. Sur ce point, en revanche, le bilan fut globalement en-deçà des espérances: le volet privé fut délaissé, et si les jeunes ont pu s’insérer durablement ensuite sur le marché du travail, les emplois qu’ils avaient tenus (dans le public et le secteur social) ont souvent quant à eux ensuite disparu.

En cette période de lancement des nouveaux « contrats d’avenir », la préoccupation de les implanter dans des secteurs porteurs est donc à nouveau d’actualité, comme il affleure. Mais en temps de crise, devant l’urgence sociale et en l’absence de discours aussi développé sur le sujet qu’en 1997, il est à craindre que la nouvelle mesure annoncée tourne plus rapidement court encore que les emplois-jeunes sur le volet d’articulation à la croissance, bref qu’il ne soit d’abord un ballon d’oxygène de court terme, un pis-aller ajouté simplement à la liste des contrats aidés à destination des publics les plus éloignés de l’emploi. Or, faut-il rappeler que plus la perspective est faible au départ, et plus le sens donné à la valeur sociale créée est faible elle-même, – plus sa « dévalorisation » (au sens de Robert Castel) est grande… un obstacle majeur par lui-même à une insertion efficace.

Une question urgente connexe est très directement la précarité juridique de la formule. Pour mémoire, les emplois-jeunes étaient des contrats de cinq ans. Ici, l’on parle « de 1 à 3 ans ». Si l’on regarde la montée du chômage, les menaces sur la croissance et la précarisation toujours croissante du travail (aujourd’hui 7% environ des contrats), il est clair que la mesure est davantage menacée que les emplois-jeunes d’hier dans son objectif d’insertion durable dans l’emploi pour les bénéficiaires.

D’autant plus que nous restons de fait actuellement plus que jamais enfermés dans le piège des exonérations de charges salariales et des subventions pour créer des emplois: le poids de l’insertion sur le marché du travail est aujourd’hui largement considéré comme relevant de la collectivité et non des employeurs, tout particulièrement pour les moins qualifiés… Nous sommes loin du modèle allemand de l’apprentissage régulièrement mis à l’honneur ces dernières années en France, – un modèle où les entreprises portent la responsabilité première de l’insertion, les plus grandes contribuant même à la formation des apprentis embauchés par les PME-PMI! (sur l’implication forte des entreprises allemandes et les difficultés comparatives du modèle français d’articulation entreprises-éducation, voir la synthèse de mai 2012, notamment la page 2 texte et encadré, faite par le CEREQ – Centre d’études et de recherches les qualifications).

Qualification.

L’autre question urgente est bien celle du processus qualifiant à attacher à ces nouveaux emplois. De fait, « la recherche d’une qualification en vue d’une insertion durable sur le marché du travail » est posée aussi comme objectif par Michel Sapin à propos des « contrats d’avenir ». Un argument majeur dont peut se servir le gouvernement pour appuyer ici la nécessité de débloquer des fonds ad hoc tient dans les chiffres récemment publiés concernant les évolutions de la répartition des coûts de l’éducation selon les niveaux: selon en effet une étude chiffrée récente du sociologue Pierre Merle publiée par laviedesidees.fr au mois de mai, intitulée « A qui profitent les dépenses éducatives? », l’écart s’est creusé entre le coût annuel moyen dépensé par l’Etat pour un élève qui sortira avec une qualification faible, et un autre qui en en sortira fortement diplômé.  Pierre Merle démontre comment l’Education nationale contribue de fait aujourd’hui à un vaste « mouvement anti-redistributif » à l’opposé des objectifs égalitaires et de promotion sociale de l’école de la République, et alors même que la fiscalité est devenue plus légère pour les plus favorisés, dont les enfants bénéficient les premiers des études longues. En outre, pour la première fois, la durée moyenne d’études des moins qualifiés décroît en chiffres bruts, tandis que celle du reste de la population scolarisée continue de grimper. En d’autres termes, la dépense publique actuelle en matière d’éducation creuse les inégalités, alors même qu’elle est aujourd’hui plus inégalement répartie. De quoi justifier des débloquages de fonds supplémentaires en faveur de dispositifs de formation adaptés pour les jeunes les plus faiblement armés sur le marché du travail.

Construire des parcours qualifiants. Un enjeu lourd, par conséquent. Qui seront les partenaires activement et réellement impliqués dans la mise en place de ces dispositifs, pour quelle qualité de concertation, et quelle priorité, alors que la mesure devra être ouverte en théorie au 1er janvier? L’avenir de ces emplois, et de leurs bénéficiaires, est ici ouvert.

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