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Le nœud aux ventres : les salariées de Facebook se voient offrir la congélation de leurs ovules

Regardé à travers le prisme des transformations technologiques, le XXIe siècle ressemble souvent à un chef d’orchestre baroq013a28bdb7483439ac7e26535d67ad59654ca612c2ue sinon avant-gardiste qui prend tout le monde de court par l’ampleur des thématiques rebrassées : notre oreille, guère habituée, envoie des signaux à notre cerveau que celui-ci peine à décrypter et réassembler. Dernier épisode en date : les employées de Facebook et Apple se voient désormais offrir par leur entreprise la possibilité de congeler leurs ovules reproducteurs. Les deux géants proposent en effet, parmi les fameux perks (les avantages particuliers liés au contrat d’embauche), de financer le coût exorbitant d’une telle manipulation médicale pour leurs employées féminines.

Impossible pour moi depuis trois jours de démêler la complexité d’émotions qu’appelle cette mesure. Sa banalité apparente même, ou plutôt le déplacement d’un sujet étonnant sur le terrain de la chasse aux talents parmi les fleurons des industries liées à la new economy, cache un enchevêtrement de problématiques qui laisse pantois.

Le fait rappelle d’abord l’inégalité face aux techniques médicales avancées : le coût d’une congélation d’ovules, 20 000 dollars, redessine le paysage pourtant ancien des inégalités entre femmes selon leur niveau social et leur localisation géographique. D’autres techniques, comme la contraception par exemple, avaient du moins un air démocratique, quand bien même il faut toujours le Planning familial et autres politiques de terrain pour aider à sa diffusion et son enracinement. Nous sommes ici d’emblée sur un terrain fondateur de la luttes des femmes : la maîtrise de leur cycle reproductif. Paradoxalement, Facebook et Apple apparaissent ici en chevaliers blancs : ceux qui rétablissent l’équilibre via le monde du travail. Le travail émancipateur et forgeur d’égalité ?

– Certes, l’intérêt des deux géants est manifeste : attirer les meilleures recrues féminines, et les conserver à la tâche, – en pleine guerre des talents et gestion de leur pénurie. Le coup de pub est spectaculaire. Comment ne pas voir cependant qu’il implique une vision de la productivité des travailleurs qui empiète plus avant sur leur sphère privée ? Depuis au moins la sédentarisation des premiers hommes, puis très récemment, – un siècle ou deux à peine, – au travers des luttes syndicales et des réglementations qui s’ensuivirent, nous avions acquis que le travail normalisait nos vies : rythmes journalier, hebdomadaire et annuel, cycle de vie (de la formation et l’entrée sur le marché du travail à la retraite). Ici, une étape supplémentaire est franchie : le travail s’invite explicitement dans la sphère de l’enfantement et de la construction d’une famille. Ne le faisait-il pas cependant déjà ? Les femmes planifient de plus en plus leurs grossesses en fonction de leur vie professionnelle. Cependant, auront-elles encore l’apparence du choix si des possibilités de report sont mises à leur disposition ?

Egalement, les deux entreprises s’immiscent très avant dans la vie intime, – dans le corps – des femmes, quand bien même il ne s’agit que d’un financement à la demande. Ici, deux éléments me troublent : n’avons-nous pas été préparés à ce type d’évolution par les nombreuses polémiques autour de la transformation radicale des frontières de la vie privée depuis l’irruption des nouvelles technologies ? Deuxièmement, l’offre est définitivement ambivalente, dans la mesure où elle offre aux femmes de « reprendre le contrôle » de leurs grossesses.

Prosaïques à leur façon, les nouvelles technologies et les géants de l’informatique et des services virtuels ne s’embarrassent pas de nos cadres anciens de pensée politique. Ainsi, le but ici n’est pas affiché comme une forme de féminisme. Pourtant, Apple et Facebook mettent en lumière encore ici par cette mesure une différence fondamentale dans la vie professionnelle entre hommes et femmes : la grossesse, mais, nous le savons tous aussi, la place ancrée des femmes auprès des enfants dans la gestion du foyer. Ils proposent dès lors un remède immédiat qui entérine en même temps l’inégalité des sexes. Étonnant en effet, alors que les études démontrent l’appauvrissement des capacités reproductives masculines lié à l’âge, que les deux mastodontes n’évoquent pas la congélation des semences de leurs employés masculins !