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Elon Musk, science, démons, soupe, métaphores et registres de langage

01Faut-il excommunier Elon Musk ? Étonnant comme la presse américaine se saisit de la saillie d’Elon Musk sur les démons de l’intelligence artificielle. N’est-ce pas une tempête dans un verre d’eau ? Sans doute l’occasion était-elle médiatiquement trop belle ? Y a-t-il peut-être vraiment de quoi fouetter un chat ?

Il est toujours légitime de scruter à la loupe les propos d’un magnat des nouvelles technologies. Qui plus est, l’irruption de la thématique religieuse ainsi à brûle-pourpoint fait surgir le spectre de l’obscurantisme, – notamment aux États-Unis où Darwin se trouve encore contesté au nom de la Bible. Voilà qui est fâcheux dans le microcosme des ingénieurs du nouveau monde numérique ! Un registre de langage inapproprié a peut-être été à tort ici sollicité ? D’ailleurs, qui sait – moi pas – si la distraction soudaine d’Elon Musk lors de la question suivante, distraction si abondamment commentée, n’était pas liée à ceci : peut-être ruminait-il le risque encouru du fait de ses propos précédents, en bon prophète, prédisant l’orage. Mais quand bien même il aurait été absorbé par son sujet encore, – rien moins que les dangers possibles de l’intelligence artificielle, – celui-ci sans doute le méritait bien.

Faut-il rappeler qu’une parabole est utile pour se saisir de sujets complexes. Après le savant Faust, les puissances techniques que nous convoquons puis qui nous dépassent sont devenus un mythe contemporain majeur avec le Frankenstein de Mary Shelley, – on peut ici scruter en vrac diverses adaptations Marvel du temps présent, les personnages des X-Men, les technophiles démoniaques affrontés par James Bond et d’autres, ou encore les nombreuses versions de Godzilla, ce monstre né de l’imaginaire japonais post-Hiroshima. Elon Musk a lui-même du reste ensuite filé sa métaphore en la tirant du côté de la pop culture, plaisantant sur le vaillant personnage de cinéma plein de certitudes mais qui achoppe pourtant face au démon, tel un pantin réduit à bien peu malgré son eau bénite et son crucifix, – armes dérisoires en sa main technicienne soucieuse de modes d’emploi pré-rédigés. L’imagerie déployée fonctionne correctement en contexte.

La parabole ? Les démons ne sont en rien des concepts anodins. Mais ils sont aussi pourtant des images galvaudées. Leur signification chaque fois est forte, et très humaine : ils évoquent avec à-propos ce qui nous entraîne du côté mauvais ou destructeur, les forces négatives liées à l’homme, venant du plus profond de lui, par-delà lui, et qui dans un premier temps au moins le dépassent. La presse d’aujourd’hui se gave de dossiers sur le devenir étonnant de l’intelligence artificielle et son évolution accélérée, porte des interrogations stupéfiantes sur les futurs droits des robots et leur humanisation… Pourquoi cette rebuffade face aux propos d’Elon Musk ? Pour ma part, je ne trouve pas l’image utilisée par Musk le moins du monde déplacée. J’admets seulement que son exégèse est légitime. Pas les cris d’enfants de chœur effarouchés.

Et pourtant, les railleries, détournées ou explicites, ont bel et bien accompagné la reproduction de ses propos : les nouveaux dieux du temps en ont pris ombrage et ils déçoivent par leur charivari indécent. Il est vrai que si la soupe est bonne, elle peut tourner vite en un brouet amer si les investisseurs se désinvestissaient. L’économie actuelle mise beaucoup sur l’innovation, et, à la pointe de cette innovation-là, se trouve l’intelligence artificielle.  Une diabolisation de cette dernière portée par la voix d’un ténor, si elle n’était pas sévèrement critiquée d’emblée, pourrait faire fondre le credo de venture capitalists nourris aux rêves futuristes, bercés d’espérances inouïes, – et sommés de verser de l’argent dans la recherche sans toujours un retour sur investissement immédiat. Chacun le sait : la confiance en économie n’a pas de prix, et elle est en partie affaire de religion.

Elon Musk a été clair pourtant : un danger est possible, mais les crucifix seront de peu de poids. Sa solution préventive, à peine entendue dans le vacarme du scandale : remettre du politique dans la chose. Il aurait pu évoquer Faust. Il a préféré parler de gouvernance nationale ou internationale, en mots limpides. Mais qui l’a entendu ?